Anémie félin

Il est fréquent que l’on découvre qu’un chat souffre d’anémie, c’est-à-dire d’une diminution du niveau de globules rouges dans le sang. Bien que plusieurs personnes en aient entendu parler, la plupart d’entre elles pensent que c’est une maladie alors qu’il s’agit plutôt d’un symptôme. Cliniquement, l’anémie se traduit par une pâleur des muqueuses telles que les gencives et les conjonctives des yeux. Dans les cas sévères, l’animal peut être faible et avoir de la difficulté à respirer parce que le transport de l’oxygène aux tissus et organes est réduit. 

  Chez les adultes, les cellules sanguines sont produites dans la moëlle osseuse principalement. Les cellules les plus immatures donnent lieu à différents types de cellules, dont les globules rouges, qui seront relâchées dans la circulation quand elles auront atteint leur maturité.

  Les causes d’anémie sont multiples et peuvent affecter les globules rouges à différents stades de leur production dans la moëlle osseuse ou lorsqu’ils sont rendus dans le sang. En général, la masse de globules rouges peut être réduite s’il y a diminution de production de globules rouges dans la moëlle osseuse, s’il y a augmentation de la destruction des globules rouges (hémolyse) ou encore si ceux-ci sont perdus lors d’une hémorragie. 

  Lorsque de l’anémie est détectée par une analyse sanguine, il faut tenter d’en déterminer la cause précise et la corriger si possible. La première étape consiste à déterminer si l’anémie est regénératrice ou non. Lorsque l’anémie est regénératrice, ceci indique que la moëlle osseuse est fonctionnelle et capable de générer de nouveaux globules rouges en réponse à une anémie. Lorsqu’elle est non-regénératrice, il y a alors un mauvais fonctionnement de la moëlle osseuse qui peut être dû à un manque d’érythropoïétine (hormone produite au niveau du rein et qui est responsable de la maturation des globules rouges dans la moëlle osseuse), ou à une incapacité des cellules présentes dans la moëlle osseuse de répondre à cette érythropoïétine ou encore à un défaut de maturation des précurseurs des globules rouges dans la moëlle. Dans les cas aigus d’anémie causée par une perte de sang ou une destruction excessive des globules rouges, l’anémie peut sembler non-regénératrice durant les premiers jours puisque la regénération des globules rouges débute 2 à 4 jours après le début de l’anémie pour atteindre un pic de production 4 à 7 jours plus tard. C’est en évaluant la présence de réticulocytes en circulation que l’on peut déterminer s’il y a présence de regénération ou non. Les réticulocytes sont des globules rouges qui ont été expulsés de la moëlle osseuse avant qu’ils ne soient complètement matures.

 L’analyse d’un frottis sanguin va aussi révéler d’importantes informations. Il s’agit d’étaler et de colorer une petite goutte de sang puis de l’analyser au microscope. Ceci nous permet d’observer la forme et la grosseur des globules rouges. Étant donné qu’il existe plusieurs causes pouvant entraîner des changements spécifiques au niveau de la morphologie des globules rouges, ce test simple nous permet souvent de poser un diagnostic définitif quant à la cause de l’anémie ou du moins nous mettre sur la bonne piste pour en arriver à établir ce diagnostic. 

  Une fois que le statut de regénération de l’anémie a été déterminé mais sans avoir trouvé sa cause exacte, il faut effectuer des tests plus spécifiques. Lorsque l’anémie est réellement non-regénératrice (ce qui exclue les hémorragies et les hémolyses qui sont trop récentes pour que la regénération ait commencé), celle-ci n’est habituellement pas sévère. Le plus souvent, c’est qu’il y a de l’inflammation qui cause une diminution de la durée de vie des globules rouges et qui peut être la conséquence d’une variété de maladies inflammatoires, infectieuses, traumatiques et néoplasiques (cancéreuses). D’autres causes incluent la défaillance rénale chronique ainsi que les maladies primaires de la moëlle osseuse. Dans certains cas, l’anémie peut être assez sévère. Ceci se produit entre autres lors d’infection causée par le virus de la leucémie féline et lors du stade terminal de la défaillance rénale chronique. Il sera donc souvent nécessaire d’effectuer des tests plus poussés tels que des analyses sanguines et urinaires complémentaires ainsi qu’avoir recours à l’imagerie thoracique et abdominale (radiographie et échographie) pour trouver le bon diagnostic. Lorsque ces tests sont non-concluants, une biopsie de la moëlle osseuse est alors indiquée pour tenter d’identifier les causes moins communes d’anémie non-regénératrice. 

  Lorsque l’on découvre que l’anémie est regénératrice, la prochaine étape consiste à évaluer la quantité de protéines dans le sang, ce qui peut aider à différencier une perte de sang d’une destruction des globules rouges. En général, lors d’une hémorragie aigue, les protéines présentes dans le sang vont être perdues en même temps que les globules rouges tandis que lors d’une hémolyse, les protéines sanguines ne seront pas affectées donc vont maintenir leur niveau dans le sang. 

Lors d’hémorragie, la perte de sang peut être interne et/ou externe. L’animal peut avoir subi un traumatisme ou une chirurgie récente. Il peut souffrir d’un problème de coagulation, d’une rupture d’organe interne tel la rate ou d’une rupture d’une masse tumorale, ou encore de parasites externes (surtout les jeunes) tels des puces ou des tiques. Le saignement peut être chronique (ce qui pourra éventuellement mener à une déficience en fer et par conséquent, à une anémie non-regénératrice) et provenir du tube digestif (tumeur, polype, ulcère, certains parasites internes, maladie inflammatoire chronique), du système respiratoire ou urogénital. Souvent, la cause d’hémorragie est facilement identifiable grâce à l’historique de l’animal. Un examen physique, l’imagerie thoracique et abdominale ainsi qu’un prélèvement de liquide abdominal et/ou thoracique peuvent révéler la présence de sang dans ces cavités dans les cas de trauma ou de rupture de tumeur. Des tests de coagulation sont alors indiqués lorsque le sang prélevé ne coagule pas. La présence de saignement intestinal peut être visible à l’œil nu. Lorsque ce n’est pas le cas, on peut avoir recours à des analyses fécales, à l’imagerie abdominale ainsi qu’à l’endoscopie pour identifier la présence occulte de sang. 

  Lorsque l’anémie est regénératrice et qu’un saignement a été exclu, la cause la plus fréquente de l’anémie est probablement de l’hémolyse. Dans le cas où le système immunitaire est responsable de la destruction des globules rouges, on dit de l’anémie qu’elle est à médiation immunitaire. Ceci constitue la cause la plus fréquente d’hémolyse chez les petits animaux. Elle peut être primaire (anémie hémolytique auto-immune) ou secondaire à d’autres maladies telles que des maladies infectieuses et tumorales, des effets adverses reliés à de la médication ou encore des réactions vaccinales. Le diagnostic de l’anémie à médiation immunitaire se pose à l’aide de l’évaluation du taux de globules rouges dans le sang (< 25% généralement), la mise en évidence d’une réaction entre le système immunitaire et les globules rouges ainsi que par l’évaluation du frottis sanguin. 

 D’autres causes d’hémolyse existent mais elles ne sont pas causées par le système immunitaire. C’est le cas, par exemple, lors d’ingestion d’oignons ou lors de contact avec le venin de certains serpents, chez certaines races atteintes de déficiences de certains enzymes, lors de la présence de certaines maladies sous-jacentes ou lors d’intoxication au zinc (révélée par l’imagerie). 

  Pour compliquer davantage la recherche du diagnostic, l’hémolyse peut être intravasculaire et/ou extravasculaire. Lorsque la destruction des globules rouges se produit dans les vaisseaux sanguins, l’hémoglobine est relâchée dans le sang puis filtrée par les reins. Elle se retrouve dans l’urine qui devient alors colorée rouge foncé. Une telle coloration de l’urine se produit en présence de sang entier, d’hémoglobine ou de myoglobine (cellule musculaire). Des tests simples sont disponibles pour les différencier. Les causes mentionnées dans le paragraphe précédent sont surtout responsables d’une telle hémolyse intravasculaire. 

  Surtout lorsque l’hémolyse se fait dans la rate et/ou dans le foie par le système immunitaire, mais aussi à un degré moindre à l’intérieur des vaisseaux sanguins, se produit une relâche de bilirubine (pigment jaune provenant du métabolisme de l’hémoglobine présente dans les globules rouges) dans le sang où elle se fixe à l’albumine (la plus grosse protéine du sang). Les cellules du foie récupèrent la bilirubine sous cette forme et la transforment pour la rendre soluble dans l’eau afin qu’elle soit excrétée par la bile. Lorsque l’hémoglobine est détruite en très grande quantité et que la capacité de captage par le foie est dépassée, il y a alors accumulation de bilirubine dans le sang. Celle-ci est alors excrétée dans l’urine, ce qui lui donne une coloration jaune foncée. Il est à noter que la moindre présence de bilirubine dans l’urine est anormale chez les chats (alors qu’une petite quantité peut être normale chez les chiens). 

En général, ce sont les maladies causant une dysfonction hépatique ainsi qu’une obstruction à l’écoulement de la bile qui entraînent la présence de bilirubine en quantité excessive dans le sang et dans l’urine. Par contre, tous les cas d’hémolyse extravasculaire ne vont pas causer une augmentation de bilirubine dans le sang et dans l’urine parce que le foie a une capacité énorme à métaboliser la bilirubine. Un exemple d’hémolyse extravasculaire est l’anémie hémolytique à médiation immunitaire. En effet, dans cette condition, des anticorps se déposent à la surface des globules rouges. Ces globules rouges sont reconnus comme étant anormaux et se font attaquer par les cellules du système immunitaire présentes dans le foie. L’anémie hémolytique à médiation immunitaire est la cause la plus fréquente d’hémolyse extravasculaire. D’autres causes moins fréquentes incluent des conditions non immunitaires telles que des traumatismes à la microvascularisation sanguine, l’intoxication au zinc, la transfusion de sang qui a été entreposé suite au prélèvement ainsi que le venin d’abeille ou de serpent. Un test nommé «test de Coombs» peut parfois être utile pour identifier la présence d’anticorps à la surface des globules rouges. Par contre, ce test n’est pas infaillible et il peut quand même y avoir des résultats faussement négatifs et positifs. 

  Jusqu’à maintenant, on considérait que l’anémie hémolytique à médiation immunitaire chez les chats était plus souvent secondaire à une autre maladie bien qu’un problème primaire soit diagnostiqué de plus en plus fréquemment. Les maladies les plus importantes à exclure incluent les infections aux virus de la leucémie féline (FeLV) et de l’immunodéficience féline (FIV), ainsi que la mycoplasmose hémotropique. D’autres maladies à considérer lorsqu’approprié sont la péritonite infectieuse féline (PIF), l’ehrlichiose, l’anaplasmose, les effets médicamenteux ainsi que les maladies tumorales. 

RÉFÉRENCE : 
Fleischman, W. Anemia : Determining the cause. Compendium on Continuing Education for the Practicing Veterinarian. Juin 2012.